

La vallée des songes.
Que ceux qui, comme moi, sont à la période de leur existence entre chien et loup, à l'heure de leur vie où l'on ne distingue plus le fil noir du fil blanc, à l'âge de l'homme entre deux âges de Monsieur de La Fontaine, aux cheveux trop blancs, aux cheveux trop noirs, que ceux qui osent, ou peuvent, toutefois, encore rêver partent avec moi pour la vallée des songes.
On n'y entre pas sans épreuves, comme dans ces confréries mystérieuses qui, depuis l"aube de l'humanité, rassemblent des hommes épris de fraternité, d'absolu et de sagesse.
Il faut abandonner les routines, les certitudes, les plans d'épargne logement, les guides touristiques, ceux de conversation, sa famille, ses amis, son travail, il faut s'abandonner. S'abandonner! Combien c'est difficile!
Il faut, de France, faire un long voyage de trois jours:
- des centaines de kilomètres sur des autoroutes traversant les zones agricoles, industrielles, commerciales de l'Europe matérialiste, autoroutes dont les seuls ornements sont les panneaux publicitaires vantant les mérites de voitures, de produits alimentaires, ou de cosmétiques;
- une traversée de l'Adriatique à bord d'une ville flottante qui, dans son ventre, accueille des centaines de camions, voitures, passagers, qui propose les mêmes biens, cigarettes, alcools, et autres excitants à des passagers qui, le temps d'une nuit, se croient arrivés au pays de cocagne;
- ensuite, la lente traversée des montagnes grecques, arides, impressionnantes, dans lesquelles l'homme semble absent, en tout cas dérisoire, et la descente vers Salonique, où l'on commence à entrevoir l'Orient;
- puis, après le passage de la frontière, au petit matin; après un petit déjeuner pris à la terrasse d'un modeste café (les consommateurs, avec délicatesse, firent place à notre groupe de voyageurs); après encore un peu de route, la traversée des Dardanelles, cette fois-ci sur un ferry à visage humain, sans prétention autre que de relier commodément les deux facettes d'un monde;
- c'est ensuite, très vite, le passage à côté de Troie, où je ne souhaitai pas m'arrêter; comment risquer la confrontation d'un mythe avec les miettes, les débris, murailles écroulées, fûts de colonnes, chapiteaux, que le temps en a conservés?
- puis, vers le sud, une halte à Izmir, autre Marseille;
- le train vers Manisa;
- et puis, la vallée des songes.
Je ne vous dirai pas où elle se situe.
Il y en a peut-être dix, cent comme elle dans la région, mais c'est celle qu'en une belle après-midi de septembre j'ai découverte.
Un peu au dessus de la plaine, près d'une petite carrière de marbre, un berger garde ses moutons; trois chiens féroces montent la garde; l'un d'eux porte un large collier à pointes métalliques, pour se protéger d'autres chiens, des loups?
Là, on la découvre, la vallée des songes: à perte de vue, des champs, surtout d'oliviers, au milieu desquels s'élèvent de douces collines, aux flancs bronzés, qui attendent qu'on s'occupe d'elles, à moins qu'elles ne souhaitent rester ainsi, sans qu'on les dérange, dans leur austère nudité. Presque au sommet de celle qui surplombe les champs d'Özcan, une sorte de coin pique-nique, sans doute aménagé par un berger ou un propriétaire de la région; les bancs sont des tronçons de colonnes antiques, la table un chapiteau.
Pas d'habitat dispersé; sur le flanc des montagnes, ni fort, ni remparts, ni ruines, rien. Dans cet océan d'oliviers et de cultures, on ne distinguerait pas le seul petit village s'il n'était signalé par un minaret, érigé tel un phare dans la mer dangereuse.
Jean-Louis Charvet.